J'écoute : Fifty Sixty. Oui, Alysée. J'ai honte mais j'adore ^^ et puis aussi "Ça mousse" de Superbus
Je regarde : Skins, Heroes et les J.O.
Je lis : "Nicolas, 25 ans, rescapé des Témoins de Jéhova" de Nicolas Jacquette
Je joue : sur Facebook.
Je mange : rien. J'ai plus trop d'appétit.
Je bois : de l'eau. Fraîche.
Je cite : I'm so glad it's just a dream, coz it's so weird !
Je pense : donc je suis.
Je rêve : de choses absolument bizarres. Je ne vous souhaite pas de pénetrer un jour mon cerveau...
(mis à jour dimanche 24 août 2008 à 10:18)

04/06/2006

04/06/06 - 14:08

Cette lutte m'était particulièrement pénible dans un certain domaine. Beaucoup de mes camarades avaient une amie ; moi, naturellement, je n'en avais pas. S'il était naturel que je n'en eusse pas, cela s'expliquait, une fois de plus, par le fait qu'également à ce point de vue je n'étais pas aussi avancé que les autres. J'imaginais qu'avec le temps j'en aurais une aussi. Alors s'engagea un procès de très longue durée au cours duquel s'opposaient deux façons de voir : ou bien je n'avais simplement pas encore d'amie, ou bien je n'avais vraiment pas d'amie. Aussi longtemps que ce fut possible j'essayai de m'accrocher à la première hypothèse selon laquelle je n'étais pas encore assez développé pour pouvoir en avoir une. Mais j'eus de plus en plus de mal à défendre ce point de vue. Je dus faire la triste expérience que ce n'étaient plus, depuis longtemps, seulement mes camarades de classe et mes contemporains qui, contrairement à moi, avaient des amies mais déjà que des élèves de notre lycée bien plus jeunes et plus petits et, chaque année, de plus jeunes encore avaient déjà des succès dans ce domaine, que si le temps ne cessait d'avancer je restais cependant en arrière. Le moment était venu depuis longtemps où chacun avait son amie, où moi aussi j'aurais dû en avoir une depuis longtemps; et, tout d'un coup, voilà que ce n'était plus « pas encore » mais « depuis longtemps déjà ». Je me rendais compte qu'à présent il ne fallait plus considérer cet événement comme quelque chose qui se produirait éventuellement dans l'avenir mais qu'il y avait longtemps qu'il aurait dû avoir lieu. II n'y avait donc plus devant moi la possibilité nébuleuse d'un accomplissement futur, il y avait derrière moi un passé où j'avais échoué. Pour la première fois de ma vie je me rendais compte que j'étais coupable, coupable d'avoir négligé de faire ce que j'aurais dû. Il fallut beaucoup de temps pour que se cristallisât en moi l'idée qu'à ce point de vue, aussi, j'étais différent; ce n'était pas que je n'avais « pas encore » d'amie, je n'en avais pas, tout simplement. La coupure entre moi et les autres s'élargissait de plus en plus.

Une pierre de touche de cette évolution, c'était le cours de danse. Personne n'ignorait que beaucoup de garçons avaient une amie au cours de danse. Manifestement le cours de danse était l'endroit où il y avait des amies. Tant que je n'étais pas inscrit au cours de danse, j'avais une explication commode pour moi : c'est que je ne m'étais encore jamais trouvé à l'endroit où il y avait des amies ; je n'étais absolument pas en cause, simplement je n'avais pas eu d'occasion. Mais cette satisfaction latente ne devait pas durer éternellement pour moi puisque moi aussi, finalement, j'entrai au cours de danse. Où je ne tardai pas à constater qu'il y avait des garçons qui savaient s'y prendre avec les filles tandis que moi je ne savais par quel bout les prendre et que je restais toujours assis dans mon coin, plein de gêne et d'embarras. Une fois de plus les autres faisaient partie de ceux qui savaient et moi de ceux qui ne savaient pas. J'arrivais au cours de danse avec mes ineffablement bonnes manières, mais sans aucun sens du rythme, aucun élan, et j'étais un pitoyable danseur. J'étais distingué mais j'étais insipide. Je ne trouvais rien à dire aux filles et je ne savais pas m'y prendre avec elles, mais je voyais, témoin muet, comment les filles, d'abord anonymes, du cours de danse devenaient peu à peu les amies du cours de danse de mes condisciples. C'est ainsi que le cours de danse, qui n'avait été pour moi qu'une vision du futur, devint, lui aussi, une réalité. Maintenant ça y était, le cours de danse avait lieu maintenant, maintenant j'aurais dû me montrer à la hauteur ; mais je n'en étais pas là, je n'avais pas lieu, je ne me montrais pas à la hauteur. Maintenant la réalité était là, mais je flanchais devant elle.


Mars - Fritz Zorn

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